De l’impasse du culte capitaliste au dévoilement de la kakistocratie
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Comment la religion du marché fracture nos démocraties et prépare l'effondrement des consciences.
Les sociétés contemporaines aiment se penser rationnelles, stables, fondées sur la connaissance et la compétence. En conséquence, elles se croient arrivées au sommet de l’évolution sociale et politique, supérieures aux formes qui les ont précédées.
Pour le Zen intégratif, cette certitude est déjà un symptôme. Les sociétés sont des constructions fondées sur des projections individuelles partagées : c’est ce que la PZi nomme la projection sociale. Cette relation projective émane de la nature elle-même, mais elle est oubliée. Comme pour le travail de l’artiste qui contemple et reproduit : nous finissons par oublier la réalité qui précédé l’œuvre, pour nous attacher uniquement à sa reproduction.
À l’instar de notre réalité, la perspective de François Flahaut (Frath, 2020) qui rappelle que c’est bien la société qui précède l’individu, et non l’inverse peut être validée si nous y ajoutons que c’est également la société qui lui succède, et la nature qui les précède tous deux.
Pour autant, les constructions sociales ne sont pas aléatoires. Elles peuvent être organisées en stades. En s’inspirant de la numérotation de la Spirale Dynamique de Clare W. Graves (Chabreuil et Chabreuil, 2023), le Zen intégratif distingue plusieurs niveaux majeurs : AN, BO, CP, DQ, ER. Ils ne sont pas séparés ni strictement verticaux : ils coexistent, sont interdépendants et s’entrelacent.
L’économie n’est donc pas seulement un mécanisme d’échange. Elle reflète un stade de conscience collective. Selon le stade dominant, une certaine forme d’économie devient centrale, les autres restant en arrière-plan :
Le troc ;
Les économies rituelles ;
L’économie féodale ;
La route de la soie ;
Les marchés locaux ;
Les empires commerciaux ;
L’économie communautaire.
Toutes existent encore aujourd’hui. Elles changent simplement de place dans la hiérarchie collective selon la valeur dominante du moment.
1. L’économie comme outil d’échange (BO-violet)
Avant l’arrivée du capitalisme moderne, l’économie est d’abord un outil de lien : partager, réparer, équilibrer. Elle sert à maintenir la cohésion du groupe.
Les travaux de Bowles et Grintis (2011) montrent notre forte propension à la coopération, y compris au détriment de notre intérêt personnel immédiat. La fable du troc généralisé, souvent utilisée pour justifier la modernité économique, est largement remise en question (Servet, 1994).
L’économie n’était pas séparée des individus, ni des structures : elle est le tissu qui relie.
2. L’économie comme arme (CP-rouge)
À l’époque CP, dominée par les chefs de clans, les conquérants et les premiers empires, le pouvoir repose sur la force :
prendre les ressources ;
contrôler les routes ;
lever le tribut ;
écraser les opposants.
La monnaie devient progressivement un instrument d’échange marchand (Servet, 1994) et participe à la construction des États-nations. Elle organise « l’économicisation » de la société : payer des impôts implique de monétiser sa force de travail, de produire, de vendre, d’acheter.
L’économie n’est pas séparée du pouvoir : la force est l’économie. Les ressources sont limitées et doivent être conquises.
3. L’économie comme ordre moral (DQ-bleu)
Avec DQ, la scène se réorganise autour du monothéisme et de l’espérance d’une vie éternelle après une existence de piété et de « bons » comportements.
Le monothéisme hiérarchise ;
Le pouvoir moralise les comportements ;
L’économie est cadrée par la religion ;
La richesse découle d’une monarchie de droit divin ;
La pauvreté peut devenir une vertu qui rapproche de Dieu.
Le pouvoir repose à la fois sur les armes et sur la légitimité religieuse. Les guerres de religion visent à légitimer la divinité créatrice et son pouvoir suprême.
L’économie devient religieuse : elle vise à enrichir et à étendre l’organisation religieuse qui la porte.
4. L’économie comme domination abstraite (ER-orange) – Le stade dominant actuel
Aujourd’hui, certaines nations recourent encore à l’économie de guerre ou à l’expansion religieuse. Mais au niveau mondial, ces formes sont supplantées par une autre logique : celle de l’économie capitaliste ER, qui a repoussé les limites de la production et de la circulation de la valeur.
Pour autant, les systèmes précédents n’ont pas disparu. Ils sont recyclés, instrumentalisés, insérés dans une logique ER devenue dominante car elle crée un langage commun : celui de l’argent et du marché.
Pour la première fois, l’outil économique est capitalisé et le pouvoir devient la possession d’argent elle-même.
Le Troc de BO est jugé non rentable ;
La force brute de CP est condamnée… mais rentabilisée par l’économie de guerre ;
La force morale de DQ s’effrite… mais se vend par des séminaires, des objets saints, des pèlerinages industrialisés ;
La logique ER gouverne à travers les marchés :
Embargo économique ;
Guerres monétaires ;
Domination du dollar américain ;
Spéculation ;
Influence géopolitique ;
Financement conditionnel ;
Lobbying et représentation d’intérêts.
Face à ses propres limites, ER n’hésite pas à revenir aux méthodes précédentes : menace de guerre, résurgence de dogmes
nationaux-religieux, contrôle des masses.
5. De l’économie à la religion : la prédominance d’ER
C’est ici que les analyses de Walter Benjamin (2019) deviennent centrales. Le Capitalisme n’a pas remplacé la religion : il en prend la place.
Ce système :
Impose ses croyances (croissance, mérite, performance) ;
Définit le sacré (le marché) ;
Définit le profane (ce qui ne produit pas de valeur) ;
Crée ses rituels (travail, productivité, optimisation) ;
Invente ses espaces sacrés (bourses, sièges sociaux, centres commerciaux, banques) ;
Fabrique ses péchés (lenteur, inefficacité, repos) ;
Produit ses damnés (personnes pauvres, épuisées, « improductives ») ;
Érige ses divinités (entrepreneur, millionnaires, milliardaires, célébrités).
Le capitalisme fonctionne comme une religion ER : totalisante, diffuse, structurante.
6. Capitalisme : une religion sans transcendance
Walter Benjamin (2019) voyait déjà dans le capitalisme une religion dont le dogme s’est infiltré dans chaque sphère de la vie : travail, identité, désir, valeur, rapport à soi et aux autres.
Le Zen intégratif prolonge cette intuition en la situant à deux niveaux :
Dans la construction identitaire de l’individu (PZi),
Dans la construction sociale de la conscience (CZi).
La structure capitaliste agit comme une cosmologie : elle organise le sens de la vie dans l’ensemble des domaines : bien / mal, désiré / fui, souffrance / plaisir, valorisé / déprécié, précieux / commun, ordinaire / exceptionnel.
7. Une religion fondée sur la séparation
Le principe d’une religion est d’organiser le réel et d’y apporter un sens. Dans le capitalisme, cette organisation passe par la dualité et la hiérarchie :
Productif / non-productif,
Performant / non-performant,
Rentable / non rentable.
À ces dualités s’ajoute une hiérarchie héritée du patriarcat et de l’histoire religieuse :
Inégalités salariales basées sur le sexe ;
Discriminations liées à l’origine ethnique ;
Stéréotypes de genres liés aux métiers ;
Invisibilisation de ce qui ne “produit” pas (bénévolat, engagement communautaire).
Le capitalisme transforme ainsi la valeur humaine en équivalent économique. Ce qui ne produit pas, ce qui ne peut être vendu, finit par être considéré comme moins digne, voire insignifiant.
La séparation n’est plus seulement spirituelle : elle devient sociale, politique, économique. Certaines personnes deviennent « dignes » d’exister et d’être vues ; d’autres glissent dans l’oubli. Non plus dans un enfer imaginaire, mais dans la pauvreté, le silence et l’invisibilisation.
8. Le piège de l’unicité : l’effet IKEA-Netflix
Le Capitalisme ne fait pas que séparer. Il promet aussi l’unicité par la reconnaissance. Chacun est invité à « être lui-même », à « faire les choix qui lui ressemblent », à « créer sa propre vie ».
En apparence, nous vivons dans une ère d’hyper-individualisation :
Meubles “personnels” chez IKEA ;
Profils “personnalisés” sur Netflix ;
Fils d’actualité “adaptés” sur les réseaux sociaux ;
Parcours de vie scénarisés (carrière, couple, achats, voyages).
Mais cette unicité est fabriquée dans un menu fermé et les choix déterminés par notre statut économique. Nous choisissons nos meubles dans le même catalogue, nos séries dans la même plateforme, nos opinions dans les mêmes bulles algorithmiques.
Nous vivons donc l’illusion d’être singuliers alors que nous sommes standardisés par les mêmes formats, les mêmes scripts, les mêmes objets, les mêmes récits.
C’est ce que l’on pourrait appeler l’effet IKEA–Netflix :
L’impression d’habiter un espace unique alors que les appartements se ressemblent ;
L’impression de regarder « sa » série lorsque les plateformes visent les blockbuster.
Pour la PZi, cette illusion d’unicité est un piège majeur car elle détourne l’individu de sa recherche de communauté réelle.
Le capitalisme ne supprime donc pas la spiritualité : il la redirige vers l’ego qui consomme et se met en scène au travers d’un profil, d’un style, d’une publication éphémère. Aussi, la véritable unicité — celle qui naît de la rencontre avec soi et avec les autres — est remplacée par une unicité de surface, fabriquée, monnayable et interchangeable.
9. Un enfermement intérieur
Toute religion propose une promesse : une récompense à la suite d’un certain comportement. Dans le monothéisme, le paradis est promis après une vie de foi. Dans le capitalisme, la réussite devient le paradis terrestre.
L’individu moderne ne craint plus l’enfer métaphysique – que la science a disqualifié – mais la pauvreté. Il ne cherche plus le salut de son âme – sur laquelle la science reste silencieuse – mais la longévité de son corps ou de son nom, version contemporaine de l’immortalité.
Les sciences logico-mathématiques ayant fragilisé les croyances ésotériques, le capitalisme comble le vide avec ses propres promesses. Il permet à ceux qui s’émancipent des valeurs monothéistes (DQ) de structurer leur identité à partir de ses critères.
Les technologies associées au capitalisme créent de nouveaux rituels, jalons de vie qui alimentent le système :
Obtention d’un diplôme ;
Obtention d’un emploi ;
Permis de conduire ;
Achat d’une propriété ;
Acquisition d’un véhicule ;
Ouverture d’un compte bancaire ;
Entrée en bourse, etc.
Certains parcours individuels sont érigés en modèles : ils deviennent des récits d’ « élu.es » qui renforcent les piliers du système.
10. Une religion sans transcendance et sans pardon
Le Capitalisme crée ses propres mythes. Benjamin (2019) compare les illustrations des billets de banque aux représentations des saints. Les vedettes – souvent reconnues aux millions ou milliards accumulés – sont perçues comme des preuves vivantes que le système fonctionne : si elles ont réussi, c’est qu’elles l’ont méritée.
Toute cause d’échec est renvoyée à l’individu. Le capitalisme excelle dans l’art de générer de la culpabilité :
Échouer est une faute qui renvoie à soi ;
La pauvreté est interprétée comme un manque de volonté ;
L’épuisement est vécu comme une faiblesse ;
L’incertitude comme une incompétence.
La force de toute religion est de faire intérioriser ses règles au point qu’elles semblent venir de l’intérieur. Ici, la culpabilisation devient automatique dès que surviennent l’échec, la pauvreté, l’épuisement ou l’incertitude.
11. La PZi : la structure religieuse comme une structure traumatique
Pour la PZi, un système devient religieux lorsqu’il :
Organise le sens du monde ;
Définit ce qui mérite d’exister ;
Produit du sacré (ce qui compte) et du profane (ce qui ne compte plus) ;
Introduit une hiérarchie ;
S’impose psychiquement comme une évidence ;
Empêche l’individu de se voir autrement.
C’est autour de ces points que se construit le schéma traumatique collectif : un ensemble de croyances imperméables, un récit qui s’impose, une souffrance répétée en boucle, des mécanismes qui se renforcent, et un individu enfermé dans les limites de sa propre vision du monde.
Comme pour tout mécanisme traumatique, les stratégies compensatoires finissent par s’épuiser. L’impasse contemporaine s’annonce.
Quatre piliers dogmatiques du capitalisme commencent à se fissurer :
La méritocratie, dystopie devenue idéologie dominante ;
Le capitalisme émotionnel, qui transforme l’affect en marchandise ;
La logocratie numérique, où la parole et le récit remplacent les faits ;
La polarisation politique, qui fragmente le collectif et détruit la confiance.
Ces quatre dynamiques ne sont pas indépendantes : elles sont les quatre évangiles du capitalisme religieux, et les quatre piliers du déclin démocratique.
12. Le déclin démocratique : le triomphe des vices
Cette transformation de nos démocraties n’est pas un accident, elle est l’aboutissement d’une programmation ancienne. Dès 1714, Bernard Mandeville, dans sa célèbre Fable des abeilles, théorisait ce renversement moral : « les vices privés font la vertu publique » (2017).
Ce qui était péché dans la morale religieuse (orgueil, envie, vanité, égoïsme, absence d’émotion) est devenu carburant indispensable de la prospérité économique. Le capitalisme a systématiquement valorisé le rationnel froid contre l’empathie, et l’intérêt personnel contre le bien commun.
Trois siècles plus tard, la logique est allée à son terme. En sélectionnant systématiquement ceux qui maîtrisent le mieux ces « vices utiles », nos sociétés ont fait émerger une Kakistocratie (Barth, 2024) : un gouvernement par les « pires ». Ceux qui nous dirigent ne sont pas des anomalies; ils sont les élèves modèles d’un système qui a couronné le narcissisme et l’insensibilité comme des compétences de leadership.
Cette gouvernance par les vices s’appuie aujourd’hui les quatre évangiles qui se fissurent :
Méritocratie : de la dystopie à l’idéologie imaginée comme une satire par Michael Young (1958), la méritocratie est devenue le dogme central. Elle prétend récompenser l’effort, mais sert surtout à justifier les privilèges. Son message caché : « Si tu échoues, c’est que tu n’as pas assez mérité ». Elle installe honte et ressentiment comme moteur social.
Capitalisme émotionnel : les affects comme marchandise comme l’analyse Eva Illouz (2006), le système ne vend seulement des produits, mais du « Soi ». La vulnérabilité devient un marché, la souffrance une faute morale. Cette dynamique précarise la psyché et crée une dépendance affective au système.
La logocratie numérique : le règne de la parole manipulée, avec l’explosion des plateformes, nous entrons dans l’ère de la « logocratie » (Viktorovitch, 2025). La parole écrase les faits. La frontière entre vérité et opinion s’efface, permettant aux dirigeants de façonner une réalité alternative pour leur public.
La polarisation organisée : diviser pour régner. La surinformation et les algorithmes fragmentent le corps social. Pour se maintenir, le pouvoir désigne des ennemis intérieurs, générant rage et solitude. La démocratie se délite sous la pression d’égos qui instrumentalisent ces émotions collectives.
13. Conclusion : l’enfer, c’est l’absence d’issue
Comprendre cette dérive n’est pas seulement un exercice sociologique. Pour le Zen intégratif, c’est une étape vitale pour saisir la nature du trauma social qui nous entoure.
Nous sommes face à un système clos. Le stade ER, devenu une religion totalisante, a remplacé la transcendance par la rentabilité, et la morale par l’efficacité, comme l’annonçait déjà Mandeville. En valorisant les vices (égoïsme, vanité) pour faire tourner la machine économique, le système a fini par porter au pouvoir ceux qui incarnent le mieux ces traits, créant un monde où l’empathie est une faiblesse et la vérité une option.
L’individu se retrouve alors piégé dans une double contrainte terrifiante : pour « réussir » socialement, il doit cultiver ses propres vices et éteindre son humanité ; s’il conserve sa sensibilité, il est broyé.
Comme l’avertissait le philosophe Erich Unger : « Pour pouvoir accomplir quelque chose contre le capitalisme, il est indispensable, avant tout, de quitter sa sphère d’efficacité, parce que, à l’intérieur de celle-ci, il est capable d’absorber toute action contraire. »
Mais quitter cette sphère volontairement est presque impossible. Alors, parfois, c’est le corps et la psyché qui décident de « quitter la sphère » brutalement. Ce que la médecine qualifie de pathologie, la PZi le lit comme le choc inévitable entre une conscience vivante et un système mortifère.
Si l’on ne peut s’échapper d’un monde qui a fait du vice sa vertu, il ne reste que l’implosion intérieure. Et comme le cite Benjamin (2019) : « il n’y a qu’une limite au-delà de laquelle on ne peut aller : l’anéantissement ».
Ne serait-ce pas là, la définition exacte de l’enfer ?
Cet article s’inscrit dans le cycle d’introduction à la Psychologie Zen Intégrative (PZi) et à sa lecture des impasses contemporaines.
Référence bibliographique :
Barth, J. (2024). La kakistocratie contemporaine. Éditions Sociales.
Benjamin, W. (2019). Le capitalisme comme religion. Payot.
Bowles, S., & Gintis, H. (2011). A cooperative species: Human reciprocity and its evolution. Princeton University Press.
Chabreuil, F., & Chabreuil, P. (2023). La spirale dynamique - 5e éd.: Comprendre comment les hommes s'organisent et pourquoi ils changent. INTEREDITIONS.
Frath, P. (2020). Chapitre 2. L’individu précède la société. Linguistique anthropologique et référentielle (p. 121-126). Observatoire européen du plurilinguisme.
Illouz, E. (2006). Manufacture des émotions. Seuil.
Mandeville, B. (2017). La fable des abeilles. Pocket.
Servet, J-M. (1994). La fable du troc, dix-huitième siècle, n°26, 1994, p. 103-115.
Viktorovitch, C. (2025). Logocratie. Seuil.
Young, M. (1958). The Rise of the Meritocracy. Thames and Hudson.