Quand continuer n’est plus possible - Épuisement existentiel et émergence d’un stade

Temps de lecture approximatif : 10 – 13 min

Dans les articles précédents, nous avons posé trois points :

  • Article 1 : le capitalisme peut être compris comme une forme de religion moderne, avec ses dogmes, ses rituels et ses promesses de salut.

  • Article 2 : cette religion produit une impasse contemporaine : croissance infinie, destruction du vivant, compétition permanente.

  • Article 3 : l’épuisement professionnel est l’un des points où le corps et la psyché de l’individu se heurtent à cette impasse.

Dans ce quatrième article, nous parlons de ce moment particulier où continuer s’avère être une tâche impossible. Non par manque de volonté, mais parce que la structure même de notre vie s’effondre.

Pour la Psychologie Zen intégrative (PZi), ce moment peut ouvrir la porte à une nouvelle dynamique de conscience.

1. Quand l’épuisement n’est plus seulement professionnel

L’épuisement professionnel est souvent vécu comme un échec personnel. Mais selon le philosophe Byung-Chul Han (2024), la dynamique sociale actuelle a créé une société de la fatigue, dans laquelle l’individu devient son propre exploiteur au nom de la performance, de la flexibilité et de l’optimisation de soi.

Pourtant, le corps lâche et la pensée se brouille, la culpabilité s’invite quand le souhait de repos se nomme et la honte peut empêcher le passage à l’action.

Les symptômes physiques et psychiques s’intensifient jusqu’à ce que l’ego cède et que l’arrêt soit accepté. Car comme le montre le sociologue Marc Loriol (2015), la « souffrance au travail » désigne à la fois une expérience intime et une réalité socialement construite, prise dans des enjeux syndicaux, politiques et organisationnels.

Dans les sociétés occidentales, la solution est souvent médicamenteuse, et les médicaments, bien utilisés, peuvent être une aide réelle. Mais ceux-ci peuvent être utilisés dans l’optique de continuer à performer. Les ressentis et émotions sont alors maintenus à distance et l’impasse psychique est atténuée.

Pour comprendre ce qui est mis en jeu, la PZi propose une image simple : celle des lianes. Tant que nous tenons fermement une liane, nous pouvons avancer. Pour lâcher cette liane, nous avons besoin d’en attraper une autre.

C’est là que l’épuisement devient existentiel : plus la liane à laquelle nous nous accrochons est rigide, plus il est difficile d’en changer sans avoir l’impression de tout perdre.

C’est le mouvement naturel de la survie : nous ne lâchons pas une source de sécurité (même toxique) sans en sentir une autre à portée de main qui semble identique.

Or, le capitalisme nous dépossède justement de ce sentiment de sécurité et de capacité :

  • La sécurité se gagne, s’achète, se mérite.

  • La capacité doit sans cesse se prouver et être reconnue.

L’épuisement existentiel, dans cette perspective, est une double confrontation :

  • Au sentiment d’incapacité : continuer à performer devient impossible, au prix sinon d’une souffrance psychique et physique énorme ;

  • Au sentiment d’insécurité : perdre sa performance fait remonter des signaux d’angoisses plus anciennes, plus fondamentales.

Les lianes qui nous ont tenus jusque-là se détachent une à une, et l’angoisse de la chute se rapproche. Ce n’est plus seulement un problème d’organisation du temps ou de gestion du stress : c’est l’ensemble de notre manière d’être au monde qui vacille.

2. Quand l’impasse touche Soi, l’Autre et le Monde

La PZi décrit trois grandes dimensions chez l’individu, tressées ensemble :

  • Soi : la connaissance que j’ai de moi, de mon corps, de mon histoire (le brin biologique) ;

  • L’autre : la manière dont j’entre en relation, mes rôles sociaux, mes appartenances (le brin social) ;

  • Le monde : la place que je me donne dans la société, mon rapport au sens, à l’avenir (le brin d’émancipation) ;

L’épuisement existentiel ne touche pas seulement le travail : il fissure ces trois dimensions en même temps :

  • Soi : « qui suis-je si je ne tiens plus ? »

  • L’autre : « Comment continuer à me présenter aux autres ? Que vont-ils penser ? »

  • Le monde : « Ce système a-t-il encore du sens pour moi ? y a-t-il une place pour moi quelque part ? »

C’est ici que la lecture des stades de conscience devient utile.

3. Les impasses performatives des stades : six façons de se heurter au monde

Sur le plan social, nous avons déjà vu comment le capitalisme (Stade ER-Orange) cherche à freiner la montée de FS-vert en s’alliant à des courants nationalistes, masculinistes, etc.

Ce conflit se rejoue aussi à l’intérieur de l’individu.

Lorsqu’une limite psychique est atteinte, la tension peut devenir telle qu’une rupture menace. Pour l’éviter, le psychisme :

  • Renforce ses mécanismes de défense,

  • Ou se raccroche à des logiques familières qui permettent d’éviter les souffrances fondamentales.

Chaque stade a tendance à se prendre pour une sorte de « point finale » et développe ses propres formes de performance et d’impasse. L’ego s’y installe et se dit : « c’est comme ça qu’il faut être, qu’il faut faire et que cela fonctionne. Le reste a tort ».

Dans cette logique, beaucoup de personnes se vivent déjà comme « très lucides » ou « très avancées », sans voir qu’elles tournent encore à l’intérieur d’un même stade. De plus, le besoin inconscient qu’a l’individu de rester en équilibre dans son stade l’amène à devoir y performer.

Actuellement, ces stades s’opposent dans la société, se caricaturent et se combattent.

Chacun dénonce les adversaires qui l’arrangent, ce qui le conforte dans sa lecture du monde… mais personne ne veut vraiment entendre la souffrance de l’autre.

L’ego s’y refuse : écouter la souffrance de l’autre obligerait à percevoir sa responsabilité dans celle-ci ainsi qu’à reconnaître la sienne.

La PZi parle de souffrances fondamentales parce qu’elle considère qu’elles sont présentes en chacun de nous. Elles ne disparaissent que lorsque l’équilibre est trouvé entre Soi – l’Autre – le Monde.

Vivre son impasse et la dépasser demande alors de ressentir ce qui est fui depuis des années. Pour comprendre la difficulté à s’avancer vers cette souffrance, il faut revenir au rôle de l’ego.

4. L’ego comme coquille protectrice… et ses limites

Pour expliquer ce qui se passe à ce moment de bascule, la PZi propose l’image de l’ego comme une coquille qui recouvre la façon dont l’individu se définit. Sans cette coquille, tout s’écoulerait.

L’ego :

  • Filtre les perceptions,

  • Traduit les sensations,

  • Organise nos valeurs,

  • Accorde le tout à nos croyances internes.

Son but : maintenir l’intérieur de « l’œuf » en équilibre.

Tant que la coquille tient, le système intérieur tient. Mais lorsque les impasses se multiplient au travail, dans la société ou dans nos relations, la coquille se fendille.

Des émotions très anciennes remontent : honte, solitude, impuissance, désespoir. Nous faisons tout pour les éviter car il y a une limite que l’ego ne pense pas pouvoir franchir : celle de l’anéantissement.

Cette fragilisation n’est pas une simple remise en question, elle provoque une agitation mentale visant à stabiliser notre rapport au passé, présent, futur. C’est la Triple Rupture :

  1. Le poids du Passé (Ce que j'ai fui) : L'épuisement révèle toutes les souffrances que nous avons tenté d'éviter par la performance. Nos mécanismes de protection sont saturés.

  2. Le choc du Présent (Ce que je vois) : En plein burn-out, nous réalisons que nous fonctionnions en "mode automatique". C'est le moment douloureux où l'on comprend que l'on ne vivait pas, on "performait" un rôle.

  3. Le vertige du Futur (Ce que je choisis) : C'est le défi de GT. Sortir de l'impasse demande de choisir volontairement une nouvelle forme d'inconfort : celui de l'authenticité. On quitte une sécurité toxique pour une liberté exigeante.

Figure 1- Schéma de la Triple Rupture : lorsque le poids du passé - du présent et du futur mettent en tension la construction identitaire.

Aussi, pour survivre et se justifier, l’ego est prêt à s’approcher dangereusement de cette limite. D’où l’importance de pouvoir se sentir en sécurité dans au moins une relation : un endroit où l’on peut déposer ce qui craque, sans devoir tout de suite « se tenir ».

C’est alors que se pose la question vertigineuse :

« Comment être en sécurité émotionnelle dans une relation ou un groupe où l’ego de l’autre est, lui aussi, en train de se défendre contre sa propre souffrance ? »

C’est à ce point de tension que peut émerger une nouvelle dynamique : GT – HU – IV soit, le brin d’émancipation.

5. L’émergence de GT, HU et IV : la dynamique d’émancipation

Dans la PZi, ce que l’on appelle « éveil » n’est pas un état mystique réservé à quelques élus. C’est d’abord une prise de conscience très concrète :

« je fonctionne en mode automatique. »

Ce moment ouvre la porte à une capacité nouvelle : la métacognition.

Les chercheuses Allix, Lubin, Lanoë et Rossi (2022) définissent la métacognition comme notre capacité à connaître et à réguler nos propres activités cognitives. Elles montrent qu’elle joue un rôle central dans la vie quotidienne et les apprentissages, en nous permettant de prendre une position plus active et responsable vis-à-vis de nos pensées et de nos actions.

Quand la rupture liée à l’impasse se produit, et que l’individu est suffisamment en sécurité, plusieurs mouvements peuvent se mettre en place :

1. GT : l’individu commence à voir les systèmes qui l’ont construit.

  • Famille, école, milieu de travail, culture, société ;

  • Il relie son histoire personnelle à ces systèmes.

2. HU : en décidant de requestionner ces systèmes, quelque chose se défait.

  • HU agit comme un déliant : par volonté de questionner les systèmes – ils se dissolvent,

  • La dualité disparaît : la question et la réponse ne font plus qu’une.

3. IV : peu à peu, une nouvelle posture identitaire se dessine.

  • Moins dépendante de la reconnaissance,

  • Plus ancrée dans une cohérence intérieure,

  • Avec un rapport plus libre aux émotions et au regard de l’autre.

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Par exemple : une personne qui, jusque-là, acceptait toutes les demandes au travail « pour ne pas décevoir », peut commencer à :

  • Voir le système professionnel (GT) : « mon organisation repose sur les gens qui ne savent pas dire non ».

  • Remettre en question cette logique (HU) : « est-ce que je veux encore nourrir ça, même si je comprends que cela m’épuise et pourquoi cela existe ? »

  • Adopter une posture différente (IV) : poser un non clair, proposer une autre façon d’organiser la charge, chercher un milieu plus aligné. »

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Ces changements peuvent se percevoir dans la modification du mode automatique : la réponse produite est nouvelle. Concrètement, cela peut se percevoir dans le ressenti face à une situation, le changement de posture dans une relation ou l’émergence de nouvelles pensées, solutions.

Cette dynamique est naturelle, même si elle peut être très exigeante. Elle peut être vécue seule ou accompagnée. Mais elle implique toujours un retour au corps : accepter les ressentis que provoque la relecture de son histoire.

6. L'intégration émotionnelle et la libération du reflet : le cœur de la dynamique GT

S’épanouir, se développer, se comprendre, ne signifie pas devenir froid ou narcissique. Au contraire, cette recherche de sincérité et de congruence entre ce que l’on a vécu, ce que l’on est et ce que l’on ressent est au cœur de la PZi.

La rupture de la relation miroir vise à cesser le jeu des apparences et des conventions pour proposer une confrontation honnête et sincère à soi, à l’autre et au monde.

L’enjeu n’est donc pas de se « dire GT » ou « jaune » car ce n’est pas une supériorité mystique narcissique. Cela ne doit pas non plus être un refuge analytique permettant une prise de distance émotionnelle.

L’une des clés de compréhension de GT est au contraire d’accepter de se laisser traverser par le processus de changement.

L’épanouissement ne s’arrête donc pas à vivre une illumination intellectuelle mais vise à transformer de façon radicale notre rapport aux émotions. Ce passage de la « souffrance subie » à la « clarté vécue » peut se décliner en trois stades :

1.     Émotions subies et non filtrées

  • L’individu est submergé : les émotions sont pures, viscérales, totales ;

  • Il n’a pas encore les moyens de les contenir ou de les symboliser.

2.     Émotions subies-contenues

  • Les émotions sont contenues et transformées pour conformer, performer,

  • Ou maintenir une harmonie apparente ;

  • Elles restent subies, car leur expression est dictée par les attentes extérieures de la relation miroir (comment je dois être vu), plutôt que par un élan intérieur.

3.     Émotions intégrées et transformées

  • Dans le brin d’émancipation, les émotions deviennent une source d’information ;

  • Elles sont accueillies, traversées, mises en lien avec l’histoire de l’individu ;

  • Elles ne dictent plus le comportement, mais guident des choix plus libres.

Se libérer de la relation miroir, ce n’est pas devenir indifférent au regard de l’autre, ni se rigidifier dans un narcissisme hautain.

C’est rechercher des liens sincères et émotionnels, où l’identité peut se déposer hors de la peur constante du jugement, de l’abandon, du rejet, de la trahison ou de l’humiliation.


Retour au corps :

Si vous vous reconnaissez dans ce passage, avant d’essayer de tout analyser, je vous propose une chose simple :

  • prenez 1 minute,

  • sentez juste où, dans votre corps, ça réagit quand vous lisez ces lignes (poitrine, gorge, ventre…),

  • sans juger, sans chercher à comprendre, simplement en laissant ce ressenti exister.

C’est souvent par là que commence la sortie du mode automatique.


Conclusion – Quand la conscience dit stop

Quand continuer n’est plus possible, ce n’est pas forcément la preuve que nous sommes “trop fragiles pour ce monde”. C’est parfois le signe que ce monde – ou du moins la manière dont nous y étions pris – n’est plus habitable pour nous.

L’épuisement existentiel peut alors être compris autrement : comme le moment où la coquille de l’ego craque, où les lianes anciennes lâchent, et où une nouvelle dynamique de conscience cherche à émerger.

Appeler cette dynamique GT n’est pas l’important. Ce qui compte, c’est de reconnaître qu’à cet endroit, la question n’est plus :

“Comment redevenir comme avant ?”

mais plutôt :

“Comment accompagner ce qui est déjà en train de naître en moi ?”

Référence bibliographique

Allix, P., Lubin, A., Lanoë, C., & Rossi, S. (2022). Connais-toi toi-même : une perspective globale de la métacognition. Manuscrit en open access publié chez Elsevier.

Han, B.-C. (2024). La société de la fatigue. Presses Universitaires de France.

Loriol, M. (2015). La souffrance au travail. Construction de la catégorie et mise en forme de l’expérience. Pensée plurielle, 2015/1(38), 23–33. https://doi.org/10.3917/pp.038.0023

 
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